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COMMENT NDIOUGA BA A SURVECU A L’INCENDIE DE MBEUBEUSS:«J’AI ENROLE MA TETE DANS UN BOUBOU ET JE L’AI ENFOUIE DANS UN TAS DE SABLE»

Hospitalisé aux urgences de l’hôpital du camp Thiaroye pendant cinq jours, Ndiouga Ba a survécu miraculeusement à l’incendie de la décharge de Mbeubeuss survenu jeudi 22 décembre 2016. Pour ne pas brûler vif, il a enveloppé sa tête dans son boubou et l’a plongé dans un tas de sable, le temps que le feu se calme. « J’ai cru que c’était la fin du monde », confie le recycleur, rencontré chez lui à Ngorom, derrière Rufisque. Du côté de l’association Bokk Jomm des récupérateurs e recycleurs de Mbeubeuss, l’heure est au recueillement pour les morts, avant un éventuel dédommagement.

Siège de l’association Bokk Jomm des récupérateurs et recycleurs de la décharge de Mbeubeuss. Environ 11 heures, ce jeudi 29 décembre 2016. Il y a exactement huit jours qu’un incendie d’une rare violence, propagé par le vent, s’est déclaré dans ce vaste dépôt d’ordures sis au quartier Malika, dans la banlieue Dakaroise. Deux recycleurs sont morts et deux ont été grièvement blessé.

Dans le bureau l’association, situé en face de la décharge, un jeune homme se fait remonter les bretelles : «c’est bien de reconnaître qu’on a tort et de s’excuser, c’est bon, tu peux partir », dit El Hadji Malick Diallo, Président de l’association. Un pied à l’intérieur de la pièce, un récupérateur, sac au dos, glisse la tête timidement et après les salutations, déclare : «j’ai entendu dire que l’on dresse une liste pour ceux qui ont perdu des bagages. Je suis venu donner mon nom».

S’OCCUPER DES MORTS, ENSUITE D’UN EVENTUEL DEDOMMAGEMENT

Et le Président de répondre, comme il l’a fait pour des dizaines d’autres : «Pour l’instant, je ne m’occupe pas de cela. Demain, nous allons organiser une journée de prières pour les morts. Tu es invité». Après le départ du récupérateur, il explique qu’une commission va répertorier les blessés et estimer les dégâts matériels en vue d’un dédommagement. Revenant sur le bilan de la perte en vue humaine, il rappelle : « Dans cette affaire, on a parlé d’un sachet contenant deux têtes, d’une mère avec son enfant, de deux hommes, de deux femmes. Ce qui est constant, c’est le chiffre deux, pour les morts et pour les blessés. Nous avons une disparue, Binta Sadio. Jusqu’à preuve du contraire, je retiens que la disparue est le deuxième cadavre. Les parents de Binta Sadio disent avoir envoyé son fils à la morgue mais il n’a pas confirmé que c’était elle. Je suppose qu’il a eu peur. Le corps était cassé en deux. L’image est insoutenable pour un inconnu à plus forte raison pour un fils».

«ON NE VOYAIT QUE LA BOITE CRANIENNE ET LES DENTS»

Assis dans un coin, Amadou Diop, chargé de l’organisation dans le bureau de l’association, acquiesce de la tête et témoigne : « elle est sortie des flammes en brûlant. C’est nous qui avons éteint le feu avec une couverture. C’était vers Darou. Il n’y avait plus de chair, on ne voyait que la boite crânienne et les dents. Tout le côté gauche était calciné. Elle avait un bague et portait quelque chose derrière son dos, c’est pour cela que certains ont parlé de bébé. Ce corps, personne ne pourra l’identifier». Sollicité pour nous mettre en rapport avec le blessé Ndiouga Ba qui a fait cinq jours aux urgences et qui est sorti lundi dernier, El hadji Malick Diallo nous conseille de nous rapprocher de la soeur du concerné, Djarra Ba, qui habite derrière le Daara de Mbeubeuss, le quartier qui fait face à la décharge. Chez Djarra, on fait savoir qu’elle est partie au travail. A sa sortie d’hôpital, Ndiouga est directement allé chez lui à Ngorom 2, derrière Rufisque.

ALLONGE A MEME LE SOL, UN TAS D’HABITS LUI SERVANT D’OREILLER

Au croisement de Ngorom 2, on nous indique le domicile des Ba. La clôture en paille et la porte d’entrée en zinc, renseignent sur modestes conditions de la famille accueillante, regroupée autour de deux grands bols de «thioub bou wekh» (riz au poisson- blanc), les adultes d’un côté, les enfants de l’autre. Dans une case en paille, à l’intérieur couverte de carton, Ndiouga Ba, les deux bras et le genou droit enrôlés de bandages, vêtu d’un grand boubou thioub mauve et d’un pantalon marron, s’est allongé à même le sol, un tas d’habits lui servant d’oreiller. Son épouse Altiné taquine, débarrasse l’assiette de riz en plaisantant : «Hé, le malade a tout mangé, il n’a pas perdu l’appétit…» D’une voix basse, Ndiouga Ba raconte, entre deux visites de voisins et parents : «Je suis né il y a 46, je crois, dans un village entre Saint-Louis et Louga. Je ne me rappelle plus le nom. Je suis l’aîné ici. Je vis avec mes frères, leurs enfants, leurs épouses. Je me suis marié entre 2006 et 2008. Mon fils aîné Ousseynou a 7 ans, les jumeaux Adama et Awa en ont 2. A Malika, j’ai un grandfrère et une grande soeur. J’avais   un bon départ, j’ai commencé avec une boutique de ravitaillement au marché Thiaroye que j’ai tenu pendant cinq ans. Puis, il y a eu un coup du destin et j’ai été confronté à des difficultés qui m’ont obligé à mettre la clé sous le paillasson. J’ai aussi vendu du charbon. J’alternais cette activité avec celle de cultivateur. Vers les années 2000, j’ai pu avoir ce terrain et j’ai déménagé ici avec ma maman qui a aujourd’hui rejoint mon père à l’au-delà.

SA SOEUR DIARRA L’A INITIE AU METIER IL Y A TROIS ANS

C’est seulement il y a trois ans que j’ai commencé à Mbeubeuss. Quand j’avais de la peine à joindre les deux bouts, ma sœur Djarra me remettait de l’argent, me faisait à manger. Elle m’invitait souvent à tenter ma chance à la décharge. Voyant qu’elle avait l’air de s’en sortir pas mal, j’ai suivi son conseil. Je récupérais des articles que je rassemblais pendant deux semaines, puis, je passais cinq jours à les trier. Après les avoir écoulé, je me retrouvais avec 45 000 ou 50 000 Fcfa. Cela me permettait de faire face à la dépense quotidienne tant bien que mal…

Ce matin du 22 décembre 2016, je me suis levé très tôt comme d’habitude. J’ai rejoint la décharge avant que les fidèles ne reviennent de la mosquée. Le vent était particulièrement violent. Je tirais des bagages à côté d’un camion, à mberkalmi, là où s’arrête les tas d’immondice, qui forment une sorte de montagne. Tous les recycleurs connaissent cette expression. En un moment, j’ai soulevé la tête et j’ai remarqué un petit feu. Cela ne m’a pas inquiété outre mesure, parce qu’à la décharge, il y en a souvent. Quand on finit le tri, on brûle ce dont on n’a pas besoin pour faire de la place. Même quand j’ai vu le feu se propager du Mberkalmi au terrain, je ne me suis pas inquiété. J’ai juste pensé que cela risque de faire des dégâts parce qu’il y a beaucoup de vent. A cet instant, comme si l’on avait effacé l’image du feu de ma tête, j’ai tourné le dos au foyer ardent et j’ai continué à travailler. Subitement, au bout de quelques minutes, je ne voyais rien, ni les autres recycleurs, ni les véhicules. Il y avait juste une femme. Je lui ai demandé où étaient passé les gens et les véhicules, elle était occupée à récupérer les bagages triés mais elle n’a pas pu arriver aux sacs parce qu’il y avait le feu. En général, il y a une certaine solidarité entre recycleur et en cas d’incendie, on aide les autres à récupérer les bagages, mais là, c’était chacun pour soi. J’ai pris un peu de bagage pour les trainer jusqu’à ma place, qui était à quelques mètres. J’ai essayé de me frayer  un chemin. J’ai rencontré quelques personnes, c’était le sauve qui peut. Ça courrait dans tous les sens.

«SOUDAIN, LE FEU NOUS A ENCERCLE» 

Certains poussaient des bagages comme des barils, j’ai abandonné les miens. Soudain, le feu nous a encerclé. Il faisait sombre, comme si on était en pleine nuit. Parfois, le feu crépitait, rebondissait sur des mètres. On courrait, courrait. Parfois, on marchait sur du feu. Des hommes portaient des femmes. J’ai rencontré deux hommes et deux femmes, puis, nous sommes tombés sur d’autres recycleurs qui venaient en sens inverse. Les chiens se réfugiaient dans nos jambes. Des femmes s’agrippaient à moi mais j’étais obligé de les repousser pour sauver ma peau. On était de nouveau pris dans un cercle. J’ai suggéré qu’on se réfugie à un endroit où il n’y avait rien qui brûle, le temps que le feu se calme, mais trois, parmi mes quatre compagnons d’infortune ont refusé. Deux femmes avaient couru vers un tas d’immondices. Je les ai entendus crier jusqu’à ce que je n’entende plus que les crépitements du feu. O n valsait avec le feu. Par moment, je mettais ma tête dans un tas de sable, il y faisait chaud, mais brûler vif était pire. Je portais deux pantalons, deux boubous et des bottes de militaire qui arrivent aux genoux. J’ai enlevé mon premier boubou et je me suis enrôlé la tête que j’ai enfouie dans un tas de sable, lorsque le feu est arrivé. Puis que mon second boubou était en courtes manches, mes bras et mes mains se sont brûlés. Mon genou droit aussi a été touché parce que j’avais enlevé la botte. La tête dans le sable, j’ai attendu, attendu, j’ai cru que c’était la fin du monde… Lorsque je n’entendais plus les crépitements, je me  suis levé, j’ai marché en  titubant. Lorsque j’ai débouché quelque part, j’ai vu des gens ébahis qui regardaient le feu d’où je venais de sortir. Ils m’ont entouré. J’ai été conduit au camp Thiaroye où j’ai été hospitalisé pendant cinq jours. Voilà ce qui s’est passé ». Un miraculé.

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